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Par Joachim Reif, consultant en entreprises
... Pourquoi soudainement cette levée de boucliers un peu partout dans un domaine qui jusqu'ici paraissait faire plutôt l'unanimité dans une société qu'on qualifie de(auto)mobile : le domaine de l'aménagement du réseau routier?
Pendant longtemps, chacun voulait avoir l'autoroute devant sa porte, pour pouvoir aller plus vite où bon lui semble et quand bon lui semble. Question de liberté, question de nécessité aussi dans une société de, plus en plus éclatée, pas seulement socialement mais aussi dans l'espace géographique, suite aux lieux de travail changeants, à la mobilité de la main-d'oeuvre, aux déménagements fréquents, à la désintégration des liens sociaux et familiaux, à la dispersion des lieux de production dans le pays et en Europe (avec à la suite la logistique des "flux tendus", ce qui déplace les stocks de matériel du terrain de l'usine sur les routes: les camions deviennent des "stocks roulants"). En effet, le "tout-routier" pouvait passer pendant longtemps pour incontournable et légitime.
Nous ne pouvons pas changer ce monde, que nous avons fait tel qu'il est, d'un jour à l'autre. Mais il est grand temps de faire une prise de conscience. Les signes d'une révolte qui gronde ne trompent pas. Les nuisances, mais aussi les coûts des transports illimités sont devenus insupportables....
Citons juste quelques chiffres: les coûts de santé publique suite aux nuisances du trafic routier sont estimés à 44,4 milliards de FF (7,5 milliards d'euros), rien que pour la France, selon une étude réalisée pour le très officiel Conseil général des ponts et chaussées.
Une étude publiée par la revue médicale britannique "The Lancet" le 02.09.2000 donne les chiffres suivants pour trois pays (Autriche, France, Suisse - on pourra projeter ces résultats au niveau de l'Europe toute entière):
Dans son livre blanc sur les transports en Europe, la Commission européenne
prévoit une croissance du transport routier et du transport en général de l'ordre de 50 % d'ici à 2010. Au moins un Européen sur deux sera victime de cette évolution qu'on n'osera qualifier de progrès. La vallée du Rhin supérieur, axe principal nord-sud, ne sera-t-elle qu'une enfilade de bandes de béton et de bitume entre la Forêt-Noire et les Vosges? Est-ce que ce jeu-là en vaut la chandelle? La croissance aveugle et effrénée, qu'est-ce qu'elle nous apporte vraiment?
Qu'on se souvienne: est-ce que la qualité de vie en 1980 était vraiment inférieure à celle de 2001? La vie en 2010 ou en 2020 sera-t-elle seulement vivable? Ne serait-il pas grand temps pour nos décideurs honorables d'entamer une nouvelle réflexion à long terme? Et pour nous, humbles citoyens, de réfléchir à ce que nous pouvons et ce que nous devons changer dans notre vie de consommateurs insatiables dans un système productiviste mais improductif?
Vu sous un angle à la fois macro-économique et écologique, on peut se poser la question provocante: une petite récession de notre économie de surconsommation; un ralentissement des secteurs parasites de l'économie, ne seraient-ils pas bénéfiques, vu les centaines de milliers de tonnes de pétrole et de kérosène non brûlées et non lâchées sur notre planète, vu les ressources épargnées et les pollutions réduites? Ne pourrions-nous pas vivre mieux, en travaillant mieux (et moins), au lieu de sombrer dans une existence marquée par un productivisme et un activisme aveugles, qui plus est, n'apportent rien sur le plan matériel?
Il est grand temps de changer de perspectives!
DERNIRES NOUVELLES D'ALSACE du 1 et 2/11/2001